Aurora Blanco
Marc Devigne
Romaine Dukes
Pauline Schockaert
Pierre Ruffieux

Récit d’un voyage de groupe dans la pratique de l’Insider Witnessing Practise, approche thérapeutique narrative qui engage thérapeutes, superviseurs et patients dans un processus filmé de découvertes et d’émerveillement.


Mots clefs: Insider witnessing practise, reflecting team, outsider witness practice, cérémonies définitionnelles, supervision, voyage

Formation aux Pratiques Narrative – Relance Narrative 2018-2019


1. Introduction

Notre travail s’est construit à partir de l’article sur l’Insider Witnessing Practise (IWP) de Carslon & Epston (2017). Leur article, écrit en 3 parties (1e partie développement de l’idée et mise en place de l’interview, 2e partie visionnement de l’interview par le patient, le thérapeute et le superviseur, 3e partie feed-back du patient), décrit le processus de l’IWP. Le choix de ce sujet a été basé principalement sur les intérêts et connaissances de deux des membres du groupe et recentré sur le lien étroit entre la méthode IWP et la clinique. Plutôt que de rester sur les aspects théoriques de cette méthode, nous avons souhaité pouvoir l’expérimenter nous-mêmes et tenter de définir si ce modèle est applicable à notre contexte professionnel et de formation. Nous vous invitons ici à lire le récit de cette aventure.

Dans la première partie de cet article, nous décrirons la pratique de l’IWP telle que développée par Carslon & Epston (2017) à partir d’un outil de supervision. Afin de bénéficier au mieux des compétences de chaque membre du groupe et enrichir notre travail, il a été décidé d’ajouter à la méthode IWP une équipe réfléchissante (cf Tom Andersen, 1987). La deuxième partie explique cette pratique. La troisième partie décrit notre application du modèle IWP (Carslon & Epston, 2017) à un cas pratique. Le processus et la mise en application sont décrits via un journal de bord métaphorique, représentant l’esprit dans lequel nous avons travaillé. Enfin, nous concluons avec un aperçu de nos réflexions sur l’IWP à l’issue de notre parcours initiatique.

Tout au long du processus, nous aurons à cœur de rester fidèle à l’esprit de David Epston et de la thérapie narrative. Comment parler de la représentation du patient et mettre en évidence les valeurs du patient, ses qualités, ses ressources et ses combats sans le trahir et en honorant sa confiance, telles sont les questions qui seront au centre de nos préoccupations.

L’apprentissage du questionnement narratif, ainsi que les différents concepts appris tout au long de la formation nous ont permis d’aborder la partie pratique du travail avec confiance et la certitude que cette expérience sera utile pour le patient, pour nous et pour notre travail clinique.

2. Description de l’Insider Witnessing Practise

L’IWP est un protocole thérapeutique original développé dans le mouvement des techniques narratives. Il a été testé et décrit par une équipe de thérapeutes menée par David Epston en 2015-2016 (Carlson & Epston, 2017).  L’IWP s’est construit à partir d’une technique de supervision et de formation nommée « dialogues prismatiques » qui consiste en une forme de jeux de rôle où le supervisé joue le rôle de son patient et le superviseur prend la position de thérapeute pour mener un interview selon les préceptes de la thérapie narrative. De là, l’idée a émergé de filmer cet échange pour ensuite le présenter au patient concerné et de l’utiliser en qualité d’outil thérapeutique. Ce sont ces deux composantes: Acte 1 (échange filmé) et Acte 2 (présentation au patient) qui forment l’Insider Witnessing Practice. L’objectif de cette technique est de pouvoir montrer au patient tout le respect et l’admiration que le thérapeute lui porte en la mettant en catharsis au cours d’un dialogue filmé.

Acte 1

Au cours du premier Acte, le patient joué par son thérapeute (patient-thérapeute, PT) est interviewé par un thérapeute expérimenté ou un superviseur (thérapeute-superviseur, TS), comme s’il était son patient. Il ne s’agit cependant pas d’un jeu de rôle. En effet, le PT ne cherche pas à mimer son patient mais le met en acte selon la représentation qu’il a de lui, mettant en évidence les qualités qu’il lui attribue. Ce nouveau portrait est influencé par tous les espoirs que le thérapeute porte au patient et sa connaissance des valeurs morales du patient.

Ainsi, la mise en scène n’est pas un résumé ou une parodie de la vie du patient mais son histoire racontée du point de vue de quelqu’un qui a beaucoup de considération pour lui, quelqu’un qui connaît très intimement ses combats, quelqu’un qui a cerné ses valeurs morales et ses qualités. Les auteurs qui ont décrit l’IWP précisent également qu’il ne s’agit pas d’un entretien narratif classique: le focus de l’interview doit se centrer sur les caractéristiques morales du patient et n’est pas une séance de thérapie à proprement parler. En d’autres termes, il s’agit de présenter une version du patient qui repose sur la connaissance approfondie que le thérapeute a de lui, plus spécifiquement de ses combats, ses ressources et ses valeurs.

L’acte 1 se fait avec l’accord du patient mais sans qu’il soit présent. Il est enregistré et montré rapidement (idéalement dans les 2 semaines) au patient, en présence du TP et du TS. Il s’agit de l’acte 2.

Acte 2

Le deuxième acte consiste en la présentation de la vidéo de l’Acte 1 au patient. Il découvre ainsi le portrait « biaisé par l’espoir » qui a été mis en scène à l’Acte 1 par son thérapeute pour lui. Le patient devient spectateur de lui-même, se confrontant à une mise en scène qui le représente sans être tout à fait lui pour autant.

Plutôt que de présenter la vidéo d’un trait, le TS interrompt la présentation à des points-clefs de la discussion. Cela permet ainsi de ralentir la présentation de manière à laisser assez de temps au patient pour assimiler ce qui lui est présenté. Cela permet également de prendre le temps de discuter quant aux différences/discordances entre le récit présenté et celui du patient. L’idée est de donner de la place à l’émergence d’une contre-histoire. Le patient est questionné quant à ce dont il est le témoin, ce qu’évoque en lui ce qu’il voit, les différences entre sa propre représentation de lui et ce qu’il voit, ayant ainsi la possibilité de modifier ce qui est décrit dans le portrait. Dans cette étape, le patient est à la fois spectateur de ce qu’il voit et acteur qui redéfinit le portrait présenté, c’est lui en définitive qui aura le dernier mot!

3. Concept de l’équipe réfléchissante

Nous précisons ici quelques principes du concept d’équipe réfléchissante suivis des raisons qui nous ont amenés à l’ajouter au modèle de l’Insider Witnessing Practise (IWP). Enfin, nous dirons quelques mots de la façon dont nous avons envisagé cet ajout.  
En 1985 le psychiatre norvégien Tom Andersen invente l’équipe réfléchissante lors d’une séance de thérapie familiale filmée à l’aide d’une installation audio-visuelle. Alors que le thérapeute qui suit la famille est en difficulté, Andersen a l’idée de proposer à la famille d’écouter les réflexions des thérapeutes en régie par une inversion du son de la salle de thérapie vers la régie. Suite à cette expérience Andersen conceptualise l’équipe réfléchissante qui comprend généralement 3 à 5 psychothérapeutes discutant dans la salle de thérapie d’une séance à laquelle ils ont précédemment assisté depuis la régie. Dans le même temps, les patients et le thérapeute se rendent en régie pour les écouter. Puis les patients retournent dans la salle de thérapie avant d’être invités par le thérapeute à réagir aux propos de l’équipe réfléchissante (Andersen, 1987; Frank et Pariat Rozat, 2007).
Pratiquement les membres de l’équipe réfléchissante conversent entre eux en s’adressant des questions ouvertes qui réutilisent de préférence les mots des patients tout en soulignant leurs ressources à travers des propos positifs. Par ailleurs, les thérapeutes réflecteurs se positionnent en tant que non experts, évitant les jugements normatifs et les interprétations, car l’équipe réfléchissante cherche à ouvrir un espace réflexif susceptible d’amener les patients à se poser de nouvelles questions par « une discussion qui permet un élargissement des points de vue ou même une version alternative de l’histoire familiale » (Frank et Pariat Rozat 2007).
Ainsi, l’équipe réfléchissante s’inscrit en complément de la thérapie narrative en permettant également un changement de la relation que les personnes entretiennent avec le problème, par l’émergence de nouvelles « expériences identitaires et de vie à plusieurs histoires » (Soulignac, 2014). En ce qui concerne les aspects communs entre la pratique narrative et l’équipe réfléchissante, on peut relever que Michael White lui a ajouté une autre étape où seuls les patients sont en régie pour écouter l’équipe réfléchissante questionner le thérapeute à propos du choix de ses interventions (Kuenzli, 1998). Par ailleurs, Michael White s’est probablement inspiré de l’équipe réfléchissante pour construire les Cérémonies définitionnelles appelées aussi Outsider Witness Practise lors desquelles une personne est invitée à participer à la thérapie (Frank et Pariat Rozat, 2007). Comme dans le déroulement de l’équipe réfléchissante, la personne invitée peut agir comme témoin direct d’une conversation entre le thérapeute et le patient « pour ensuite venir à l’avant-scène faire part des réverbérations que la narration a engendré pour elle »  (Mori, 2018). La personne invitée est souvent un proche du patient, toutefois, il est possible également d’inviter un thérapeute. Dans ce cas,  Maggie Carey et Shona Russel associent la Cérémonie définitionnelle à la pratique du « reflecting team » (Carey et Russel 2003). Enfin il est demandé autant aux thérapeutes de l’équipe réfléchissante qu’aux témoins invités des Cérémonies définitionnelles de réagir au récit des patients en évitant les propos d’expert, ainsi que les réactions normatives ou jugeantes (White, 2009).
Pour toutes ces raisons, l’équipe réfléchissante nous a donc semblé un moyen pratique nous permettant de donner un rôle à chaque membre de notre groupe, tout en constituant une manière de travailler dans une perspective narrative à l’émergence d’une contre histoire amorcée lors de la première phase de l’IWP. Durant cette phase trois d’entre nous ont constitué une équipe réfléchissante que nous avons filmée et dont la bande sera montrée au patient lors de la seconde phase. Celui-ci sera donc invité à réagir autant à la narration de l’équipe réfléchissante qu’à celle issue de l’interview entre la superviseuse et le thérapeute/patient durant la première phase.    

4. IWP à Lausanne: Journal de bord métaphorique

Tout commença dans la ville suisse de Genève, lorsqu’un groupe de psychologues lausannois embarquèrent ensemble pour un voyage formateur pour le moins surprenant.

Intrigués par l’approche narrative dont ils avaient eu vent à plusieurs reprises, cette équipe lausannoise se regroupa pour une expérience de groupe, autrement appelée « travail collaboratif ». Guidés par l’envie de découvrir de nouveaux horizons thérapeutiques et d’affiner la façon dont chacun cheminait avec ses patients respectifs, une pratique encore peu connue, l’Insider Witnessing Practice, fût retenue comme parcours de randonnée, la destination finale demeurant incertaine.

La première étape du voyage fût de comprendre les articles traitant de cette pratique et d’identifier les escales à effectuer en chemin. De quel type de parcours parlait-on réellement dans les textes-cartes ? Le chemin était-il étroit et rocailleux ou au contraire simple d’accès et praticable pour les débutants ? Les randonneurs avertis qui avaient découvert avec enthousiasme ce parcours et écrit à son sujet étaient restés quelques peu imprécis sur les recommandations aux futurs voyageurs-thérapeutes. L’équipe décida alors de s’approprier les cartes en retenant toutefois l’essentiel : il s’agissait de partir à la découverte de paysages d’identité et d’action encore peu explorés et d’y dénicher des trésors d’humanité. Le voyage devait également avoir lieu dans une contrée bien précise, celle de l’histoire de vie du patient choisi, Michel.

Au vu du nombre de voyageurs dans l’équipe, deux groupes furent formés. Le premier composé d’un Michel interprété par Pierre et d’une thérapeute, Aurora. Le deuxième, composé de trois autres voyageurs-thérapeutes : Romaine, Pauline et Marc, qui suivirent, via écran interposé, le cheminement du premier. L’objectif étant que la deuxième équipe de voyageurs-thérapeutes observent la façon dont Michel-Pierre et Thérapeute-Aurora se frayaient ensemble un chemin hors des ronces et des embûches qui avaient entravé le parcours de Michel. Ils partageraient ensuite leurs impressions sur les paysages aperçus ou devinés au travers du récit de Michel-Pierre. C’est ainsi que deux pratiques thérapeutiques furent combinées : l’Insider Witnessing Practice et l’équipe réfléchissante.

Lorsque les voyageurs-thérapeutes se mirent d’accord sur l’équipement et les modalités du voyage, le départ eut lieu un soir de février, dans un cabinet de consultation de Lausanne.  

Partant d’une position de curiosité bienveillante, l’ensemble de l’équipe avait choisi de se munir de lunettes spéciales ‘émerveillement’ avec le souhait de se laisser surprendre par la beauté de la région visitée. La contrée Michel se montra tout d’abord aride et peu accueillante. Après quelques trébuchements et des pas incertains, qui amenèrent certes un peu de frustration mais également beaucoup de rires, les voyageurs gagnèrent en assurance. Ainsi, au fil du parcours, les lunettes bien en place, l’équipe commença à entrevoir de la verdure et même quelques fleurs en bordure de route. L’équipe réfléchissante se laissa alors inspirer par les paroles échangées entre Michel-Pierre et Thérapeute-Aurora, pour partager leurs ressentis, espoirs et questionnements sur le chemin parcouru et sur celui encore à venir. Malheureusement, Michel se trouvant sur un chemin bien escarpé, hospitalisé dans une autre ville, il fallait attendre un peu avant de lui faire le récit de cette première étape du voyage.

Les paysages entrevus par Michel-Pierre et l’équipe-voyageuse pourraient, qui sait, lui faire voir des chemins alternatifs et favoriser l’émergence d’un pas de marche plus confiant… L’équipe fit sa première escale sur ses réflexions-là, attendant que Michel reprenne des forces pour la suite de l’aventure…

***

Deux semaines s’écoulèrent. Elles furent ponctuées de quelques courriels échangés par les randonneurs, dans l’attente de savoir si Michel pourrait ou non se joindre à eux. Finalement, au moment où l’espoir commençait à diminuer, les voyageurs purent se remettre en marche.

Michel s’était montré bien courageux pour accepter cette épopée vers l’inconnu ! Et il en fit, de la route pour rejoindre cette équipe au projet quelque peu farfelu. Le rythme de marche fut lancé par Aurora, qui avait repris sa casquette de cheffe de file-superviseuse. Tout en s’engageant sur le sentier, Pierre et elle montrèrent à Michel les images prises au cours de la première étape de la randonnée. Michel se montra intéressé. De temps à autre, un sourire apparaissait. Parfois, il affichait un air plutôt dubitatif. Doutait-il de l’existence de ces paysages ? Michel chemina en silence. Les randonneurs qui suivaient derrière furent saisi d’un inconfort : fallait-il faire une pause ? Fallait-il demander à Pierre et Aurora de ralentir le pas ?

Il est vrai que l’équipe présentait à Michel un récit étayé des plus belles photos du voyage. Ils ne firent pas mention des ronces et des pentes trop raides affrontées en début de parcours. Ils ne discutèrent pas non plus avec Michel des doutes qu’ils avaient eu quant à la direction à prendre. Car oui, parfois le chemin avait été perdu de vue, caché par la brume.

Ce fut à l’occasion de la deuxième escale que Michel commenta le récit de voyage. Il parla des photos qu’on lui avait montrées et qu’il affectionnait mais également des paysages qui lui paraissaient loin, trop loin. Comment l’équipe avait-elle fait pour les apercevoir depuis leur position ? Eh bien, l’équipe avait fait son parcours équipé de lunettes particulières. Michel n’en possédait pas, de telles lunettes. Ou alors les avait-il laissé trainer au fond d’un sac ? Il ne s’en souvenait plus très bien. Sans elles, il se retrouva ébloui à plusieurs moments du parcours et failli trébucher. Cependant, soutenu par les randonneurs et en plissant un peu les yeux, il aperçut quelque chose qui lui plut : un pont et une montagne. Juste là, devant ces yeux, éclairés par la douce lumière du soleil couchant. Cette vision le fit sourire. Michel se rappela alors des jours passés où, ceinturé de persévérance, il partait à l’aventure, confiant. Michel murmura, comme pour lui-même « on oublie avec le temps, que l’on n’a pas toujours été perdu ».

Les voyageurs contemplèrent un instant avec Michel ce pont et cette montagne, dressée devant lui. Et puis, l’heure vint pour la troisième escale, la dernière du groupe. Épuisée mais satisfaite du voyage, l’équipe se sépara et laissa Pierre accompagner Michel vers sa tente de repos.

Quel paysage Michel emportera-t-il avec lui ? Ces souvenirs l’aideront-ils à traverser le pont et à gravir la montagne ? Ces questions flottaient encore dans la tête des voyageurs lorsque, les paupières lourdes et les mollets fatigués, ils s’endormirent.

To be continued…

5. Conclusion

Toute conclusion ne peut être que momentanée, en attente des nouveaux développements qui l’enrichiront et lui amèneront nuances et portées encore insoupçonnées.

Au terme actuel de ce voyage, il nous a semblé intéressant de revenir sur certaines des découvertes, difficultés et interrogations qui nous ont accompagnés.

Le processus de l’Insider Witnessing Practise a été une découverte pour chacun d’entre nous, même si elle n’a pas eu lieu au même moment. L’effet similaire a été d’aiguiser notre curiosité. Alors, profitant du cadre de cette formation, nous avons décidé de dépasser la phase de découverte pour en concrétiser une forme de réalisation.

Le premier écueil à traverser a été celui de “choisir un patient”. Cela a été l’occasion de discuter de ce que nous pensions des indications / contre-indications de cet outil. Le choix s’est finalement porté sur Michel, jeune adulte, suivi par Pierre. Or, très rapidement après qu’il ait donné son accord à participer à cette aventure conjointe, son état s’est péjoré au point de nécessiter une hospitalisation psychiatrique. Cela nous a semblé alors un “cas limite” car nous avions peur que le portrait “biaisé par l’espoir” que nous allions brosser de lui ne soit trop en décalage avec sa situation du moment et qu’au lieu de le “rebrancher” avec une intensité décuplée à son “moi préféré”, cela ne le décourage et renforce paradoxalement son impasse du moment. Jusqu’au bout, nous avons été partagés: fallait-il poursuivre jusqu’à la phase 2 ou nous contenter d’avoir déjà réalisé la phase 1, qui avait, de toutes façons, déjà été très riche en enseignements pour nous? Michel s’est senti finalement suffisamment solide pour une phase 2. Le moment a été vécu avec des émotions aussi fortes que contrastées. Un sentiment de devoir “marcher sur des oeufs” a décuplé notre empathie et notre “connexion” à ce jeune homme courageux et a aussi intensifié tant notre humilité que notre désir sincère que ce cadeau mutuellement offert/reçu puisse être constructif pour chacun.

Il y aurait plusieurs choses à partager de cette expérience! Un des apprentissages que nous avons trouvé particulièrement aidant a été le moment où Michel aura lui-même d’une certaine façon “réhabilité” ses freins. Il a affirmé avec force que ses côtés plus invalidants étaient aussi honorables, ouvrant un début de chemin qui pourrait permettre qu’un nouveau dialogue s’engage entre ses problèmes et “son moi préféré”, que d’autres négociations s’opèrent, moins rigides, plus fidèles à ses choix de vie et à ses capacités. D’être ainsi les témoins privilégiés de sa découverte de “lui/non-lui” proposé par son thérapeute nous aura tous très touchés et sans doute également renforcés dans le souhait de réutiliser cet outil de transformation pour chacun des participants.

Dans la réalisation de la phase 1, nous avons été confronté à une difficulté que nous n’avions pas soupçonnée à la lecture des articles en décrivant la mise en pratique. Chevronnés dans la réalisation et l’expérience des jeux de rôles, il nous a été difficile d’adopter, pour l’occasion, une logique toute différente: dans la pratique du témoin intérieur, il ne s’agit pas de faire comme le client, de l’imiter au plus près de ce qu’il nous montre, mais d’adjoindre une dimension supplémentaire qui nous implique nous-même en tant que thérapeute mais aussi en tant que  “groupie” de ses luttes et de ses succès. Le moment aura été particulièrement sensible car Pierre savait son patient à l’hôpital, au plus mal, luttant contre des déréalisations et des envies d’en finir… Il était lui-même un peu découragé et a peiné à accéder à et à donner à voir une vision de Michel dans une version la plus fidèle à ce qu’il envisageait comme son “lui-même” le plus ancré dans les valeurs, les rêves, les engagements et les projets de vie qu’il avait perçus chez lui. De prendre conscience de ce biais nous a aussi amené à élargir notre réflexion sur l’importance que les thérapeutes réussissent à maintenir suffisamment vivant l’espoir pour leurs patients pour rester les garants de la certitude qu’ils ne sont pas les problèmes et que ces derniers ne les résument pas!

L’adjonction de l’équipe réfléchissante au processus de l’Insider Witnessing Practise aura indéniablement été un plus fécond. Grâce à son action de démultiplication des regards bienveillants et admiratifs, il a amené de nouvelles idées à creuser pour Michel et Pierre. Nous sommes tous curieux de savoir quels développements futurs cela leur permettra.

6. Bibliographie

  • Andersen, T. (1987). The reflecting team : Dialogue and Meta-Dialogue in Clinical Work. Family Process. Vol. 26, pp. 415-428.
  • Carey, M. & Russel, S. (2003). Outsider-Witness Practices : Some Answers to Commonly Asked Questions. International Journal of Narrative Therapy & Community Work. No 1, 2003 3-16.
  • Carslon, T. S. & Epston, D. (2017). Insider Witnessing Practices: Part Two. Journal of Narrative Family Therapy, Release 1, pp. 19-38. www.journalnft.com
  • Frank, I.D. & Rozat Pariat, V. (2007). Psychothérapie familiale et individuelle : réflexivité et synergies. Thérapie familiale. vol. 28, p. 471-482.
  • Kuenzli-Monnard, F. & Kuenzli, A. (1998). Une différence fait-elle la différence ? Le Reflecting team comme partie intégrante d’un processus psychothérapeutique. Reflexivpractices.com, p. 1-15.
  • Mori, S. (2018). Un thérapeute à l’écoute, à qui l’on raconte et qui raconte… comment travaille un thérapeute narratif ? Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux. Numéro 60, p. 103-114.
  • Soulignac, S. (2014). La relation thérapeutique dans la perspective narrative de la thérapie narrative. Magazine Dépendance. Numéro 51, p.21-23.
  • White, M. (2009). Cartes des pratiques narratives, Bruxelles : éd Satas; 2009. (Collection le Germe).